Encore un extrait du roman

La nuit dernière, j'ai fait un rêve bizarre. J'étais dans une librairie, une librairie célèbre, celle de Gérard Collard, à St-Maur. Avec sa houppette en forme de botte de persil, Collard ne ressemble à rien, mais il est tout de même marquant, on se souvient de lui. « Quel livre recherchez-vous ? » m'a-t-il demandé. Je n'étais pas très précis. « Il y a ici quelques auteurs qui peuvent vous conseiller ! » m'a dit Collard en me montrant deux hommes assis sur des tabourets de bar. « Ce sont Messieurs Gérard de Nerval et Charles Baudelaire ! »

Nerval, d'une stature impressionnante, m'a carrément sauté dessus.

-         Monsieur, vous devez acheter mon Voyage en Orient ! L'ésotérisme, il n'y a que ça de vrai ! Connaissez-vous l'ésotérisme, monsieur ?

-         Oui... pas vraiment... C'est un peu comme l'horoscope, non ?

-         Vous divaguez ! L'horoscope, c'est de la crotte de mouton ! L'ésotérisme est l’ensemble des théories et des pratiques fondées sur la théorie des correspondances selon laquelle tout objet appartient à l’ensemble unique et possède avec tout autre élément de cet ensemble des rapports nécessaires, intentionnels, non temporels et non spatiaux. C'est un mouvement spirituel !

-         Oui, d'accord, je comprends. Dans l'horoscope, il y a du spatial !

-         Mon Voyage en Orient est en édition de poche, pas chère. Mais il y a une version illustrée très sympa.

-         Vous n'avez pas écrit un bouquin moins ésotérique et plus horoscope ?

-         Vous n'êtes qu'un minus faisandé !

Baudelaire s'est alors avancé vers moi :

-         N'écoutez pas Nerval, il a de la salade de tomates dans la tête ! Regardez, moi, j'ai publié Mon cœur mis à nu, mon journal intime. Ce n'est pas du tout un pâté ésotérique ! Je dis, par exemple : La femme est naturelle, c'est-à-dire abominable.

-         C'est un bouquin misogyne ?

-         Misogyne ! N'importe quoi ! Je suis humain, moi ! Je parle de l'humain !

-         Oui, enfin, ça c'est quand même misogyne !

-         Vous préférez les élucubrations occultistes de Nerval ? Vous savez que vous êtes décevant, mon petit ?

-         Je n'ai rien dit...

Nerval a flanqué un coup de poing sur le nez de Baudelaire qui s'est affaissé jusqu'au sol en poussant le cri d'un chat dont on piétine la queue.

« Alors, vous prenez quoi ? » m'a demandé Collard. J'ai fait une moue dubitative. J'ai regardé autour de moi. J'ai vu un roman de Nicolas Rey.

« Ah non ! Pas lui ! C'est un clown ! » s'est exclamé Collard.

Finalement, j'ai acheté un Oui-Oui.

J'avais une séance chez ma psychanalyste à 16 heures. Elle était habillée tout en cuir, comme un fauteuil IKEA. J'ai pris place sur le divan, elle a sorti son calepin et son stylo.

-         Un individu me suit depuis plusieurs jours. Est-ce que cet individu peut être mon subconscient ?

-         À combien de mètres marche-t-il derrière vous ?

-         18 ou 20 !

-         Si c'était votre subconscient, il serait plus près !

-         Alors qui est-ce ?

-         Je suis psychanalyste, pas devin !

-         Est-ce que c'est ma femme qui paie ce type ?

-         Je suis dans l'incapacité de vous apporter une réponse.

-         Je ne sais pas où je vais et un type me colle aux basques, c'est absurde... Je suis un éternel insatisfait. Mais je suis surtout insatisfait parce que ma femme est insatisfaite.

-         En êtes-vous sûr ?

-         Non ! Mais j'ai quand même donné toutes nos valises à Emmaüs de crainte que ma femme ne décide de partir.

-         Je sais que vous faites de nombreux efforts.

-         Oui. Je suis une psychanalyse et hier j'ai mangé des lasagnes. Les lasagnes m'ont toujours fait penser à un placenta ou à ma tante Annie qui est virtuellement une colique néphrétique... Sans l'amour de ma femme, je serai perdu. Et ce type qui est devenu mon ombre, que veut-il ?

-         Tentez de l'oublier !

-         Comment le pourrais-je ? Il est toujours dans mes pattes !

-         Regardez devant vous !...

En sortant du cabinet de ma psychanalyste, je l'ai tout de suite aperçu sur le trottoir d'en face. J'ai trottiné rapidement jusqu'au passage piéton ; j'avais décidé de lui poser quelques questions. Mais il ne m'a pas attendu. Il est monté dans une C4 Picasso, a démarré et disparu en 10 secondes.

Gros Nul était chez moi. Il venait me rapporter un pull que je lui avais prêté alors qu’il avait taché le sien avec un saumon d’Ecosse farci. Je lui ai servi un whisky.

-         Tu en es où ?

-         Toujours pareil ! J'essaie de faire plaisir à ma femme sans y parvenir !

-         Tu devrais aller voir une magicienne. J'en connais une !

-         Une magicienne ?

-         Oui. Elle prépare un produit spécial qui fait que... tu peux réaliser ce que tu souhaites... Un de mes collègues est allé la voir parce qu'il n'arrivait plus à embrasser sa femme ; il lui serrait la main et l'appelait Maurice. Maintenant, ils ont des jumeaux et un jacuzzi !

-         C'est une herboriste, pas une magicienne !

-         Si tu veux. Le principe est le même.

-         Mais que veux-tu que je fasse d'une magicienne ?

-         Elle peut t'envoyer dans un endroit où tu ne peux pas aller normalement.

-         Le cerveau de ma femme ?

-         Oui. Tu serais une sorte de petite souris qui écoute sa femme sans qu'elle le sache.

-         Un agent secret ?

-         Tu veux l'adresse de cette magicienne ?

-         Donne-là toujours, je réfléchirai...

Gros Nul est resté manger. Il a appelée Sylvie pour qu'elle nous rejoigne. Ma femme avait des endives au jambon. J'ai mis le couver, aidé par Gros Nul. J'ai débouchée une bouteille de Bordeaux. Une fois devant nos assiettes, nous avons discuté de tout et de rien.

Gros Nul : Il y avait Brad Bitt chez mon coiffeur hier.

Sylvie : Waouah !

Moi : Brad Pitt, c'est de la limonade. Il a autant de talent qu'un ragondin insalubre !

Ma femme : Toi, tes acteurs préférés ce sont Alain Delon et Jean Gabin !

Moi : Je suis un épicurien cinématographique !

Sylvie : Il a fait des bons films, Brad Pitt !

Moi : Ses films de vacances !

Gros Nul : J'ai vu Bernard-Henri Levy aussi, dans la rue. Il sortait de chez Fauchon avec une grande poche ; 1 kilo de caviar.

Moi : Qui ?

Gros Nul : BHL ! Le type qui passe à la télé avec une chemise blanche ouverte jusqu'au nombril, comme Sylvia Kristel.

Moi : Je ne regarde pas les séries érotiques.

Sylvie : Et tes sketches ?

Moi : Ça avance doucement mais sûrement.

Sylvie : Tant mieux.

Gros Nul : Tu vas devenir célèbre !

Sylvie : Comme Brad Pitt !

Moi : Ma femme n'est pas folle. N'est-ce pas, chérie ?

Ma femme : Je fais de mon mieux.

Gros Nul : Sans plaisanter, tu vas être l'auteur de sketches le plus recherché.

Moi : Laisse-moi déjà boucler cette première étape.

Gros Nul : Je peux avoir une autre endive ?

Moi : Oh, arrête de parler de Brad Pitt, c'est ennuyeux !...

J’ai dormi comme un bébé. Mais j’ai rêvé que j’étais cambriolé par une endive qui avait l’apparence fielleuse de Brad Pitt. Il y avait aussi une tranche de jambon névrosée avec le visage halluciné d’Angélina Jolie. Ils m’ont volé mon mouton en peluche et Penser par soi-même de Schopenhauer. "La vie d'un homme n'est qu'une lutte pour l'existence avec la certitude d'être vaincu" a écrit Schopenhauer ; on doit quand même se méfier des endives.

 



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